Présidentielle au Sénégal

Présidentielle au Sénégal : Un fauteuil pour 126 « Rois de partis » (Regard sur la sociologie des organisations politiques sénégalaises et du système partisan)

La liste des 126 candidats à la candidature déclarée n’est que la résultante de l’absence de démocratie dans les partis politiques sénégalais ou encore de la patrimonialisation des obédiences politiques sénégalaises. En effet, dans la majorité présidentielle comme dans l’opposition, les partis politiques ont un sérieux problème de renouvellement démocratique de leurs instances décisionnelles. On observe une absence de passation du flambeau. Souvent le parti est le patrimoine d’un groupuscule de personnes avec à sa tête le fondateur. Et ceci à vie. De ce fait, toute personne politiquement ambitieuse, n’a pas d’autre choix que de suivre le rythme de vie de ces détenteurs de l’appareil ou quitter le navire et tenter une aventure solo avec sa propre formation politique. Si le fonctionnement des partis était réellement correct, chaque personne dont l’ambition est de faire carrière en politique songerait uniquement à militer au sein d’une structure sérieuse pour espérer atteindre les sommets de la partisanerie et de la représentation politique. En effet, les partis politiques au Sénégal ont un statut bien particulier et des fonctions qui leurs sont allouées. Ces fonctions peuvent être manifestes (expression politique et citoyenne, encadrement des élus) ou latentes (socialisation, secourisme, humanisation de la politique etc.). C’est pourquoi, minimes sont les partis qui peuvent assurer la plénitude de leurs rôles. Des structures comme le PDS ou le PS avec ce qu’ils ont représenté dans le système politique sénégalais devraient être des partis dans lesquels des jeunes ambitionneraient de diriger pour faire carrière en politique. Ils devraient incarner les lieux parfaits de discussions des antagonismes idéologiques au sein d’une même génération de personnel politique. A contrario, ils sont le symbole de la mauvaise gestion interne des partis au Sénégal. Tous ces éléments peuvent s’expliquer dans le fait que l’Etat en Afrique est le fruit d’une importation (y compris ses plus petits éléments de base) qui se caractérise par le désordre et le manque d’institutionnalisation du pouvoir. Si on considère les partis politiques comme des structures où le pouvoir occupe une place prépondérante ce qui engendre par la même occasion des dissidences, on peut évidemment comprendre tout le désordre qui existe au sein de l’appareil étatique dans l’optique de la conquête et de la conservation du pouvoir. En 2019, le PDS a tout bonnement refusé d’aller à la première élection présidentielle après son retour dans l’opposition parce que le fils du chef de parti, Karim Wade, était exclu des joutes. Celui-ci avait déjà forcé beaucoup de cadres avec des ambitions élevées à quitter le parti car ayant compris qu’ils ne passeraient jamais devant le fils de l’éternel SG du PDS. On peut décompter plusieurs candidats qui avaient le potentiel de cheminer avec le PDS si des primaires qui allaient permettre un choix démocratique avaient été organisées. Hélas, l’hérédité a pris le pas sur le mérite ! Et ceci même lorsque le PDS fut encore au pouvoir. Récemment, dans un interview sur ITV (une télévision privée du Sénégal) Idrissa Seck rappelait des séquences privées très houleuses qui l’ont opposé à Karim Wade et qui toujours selon lui, serait à l’origine de ses déboires politiques au sein du PDS à l’époque où il entendait exercer pleinement la fonction primatoriale. Avons-nous même besoin de rappeler les raisons de la création de l’APR ? Comme disait le Professeur Ndukur kacc Essiliwa Ndao, « aux yeux de Wade, seul Wade est candidat ». Néanmoins, l’histoire du PS montre que le manque de démocratie au sein des partis politiques sénégalais n’est pas essentiellement dû à l’hérédité. Le PS est habitué à une gestion interne anti-démocratique. Son passé l’atteste d’ailleurs au sein de leur congrès. Les socialistes ont choisi de ne pas présenter de candidat pour la présidentielle 2019 après avoir tourné le dos à Khalifa Sall et ses compagnons qui s’érigeaient petit à petit en une nouvelle alternative politique pour le parti. Le déclin actuel de ce parti n’est dû qu’au refus d’une régénération des instances avec de nouvelles idées. En réalité ce déclin est progressif. Il ne cesse d’évoluer depuis son enclenchement avec le musellement manu-militari en 1962 de la ligne Diaiste au sein de l’UPS. Que dire alors du triumvirat Niasse-Djibo Kâ-Colin de 1978 pour conforter Senghor dans sa volonté de confirmer Abdou Diouf comme son successeur à la tête du parti et celle de l’Etat (Pour ne pas dire parti-Etat) poussant ainsi Boubacar Ba vers l’abandon de la vie politique. On se rappelle encore du fameux congrès sans débat de 1996 qui consacrait l’installation d’Ousmane Tanor Dieng comme numéro 2 du parti par simple volonté du chef Abdou Diouf occasionnant les frondes, suivies des départs de plusieurs cadres dont un certain Moustapha Niasse qui fonde par la suite sa propre formation socialiste, l’AFP. Ce refus d’adhésion à une culture démocratique partisane est-il la raison principale de l’échec d’une candidature unique de Benno Siggil Sénégal pour la présidentielle de 2019 ? Ce questionnement est d’autant plus légitime lorsque l’on se rend compte que la victime d’hier peut devenir le bourreau d’aujourd’hui. En 2015, Malick Gackou, en raison de quelques différences de point de vue avec les instances décisionnelles de l’AFP, crée le Grand Parti après son exclusion. L’AFP a préféré rester dans une coalition où il n’y avait aucune chance qu’un des leurs soit choisi comme candidat à la candidature malgré le désir de certains responsables du parti de se positionner. Récemment, pour les mêmes raisons, le parti a préféré pousser vers la sortie Alioune Sarr qui crée sa propre formation politique comme le fit Malick Gackou. Un autre exemple pour consolider la transformation de la victime en bourreau, est celui d’un parti libéral, le Rewmi d’Idrissa Seck. Sur la simple volonté du président du parti, l’organisation fait acte d’entrisme au sein de BBY, imposant plusieurs de ses cadres à prendre la porte pour un renouveau politique personnel. On pense à Dethié Fall, Abdourahmane Diouf ou encore à Tahirou Sarr. En réalité, la dislocation de Benno Siggil Sénégal montre que les égos ont pris le pas sur les pertinences idéologiques respectives. Malgré une proximité idéologique entre le PS et l’AFP, chacun veut conquérir le pouvoir « by any means necessary ». Les coalitions de partis ne sont que la résultante d’un jeu démocratique faussé par les partis qui les composent et qui sont censés y jouer. Quand on remarque les alliances contre nature comme celles observées au sein de BBY où par exemple des socio-démocrates (PS et AFP) et des communistes (PIT) s’allient sans gêne avec des libéraux (APR et autres transhumants), l’on comprend alors que l’envie de se servir prime sur l’envie de servir. Cette assertion devient plus claire quand on sait que cette même coalition a décidé de laisser au président de la république sortant le soin de choisir son candidat au détriment de primaires qui auraient permis une évaluation du niveau de chaque candidat au sein de la mouvance. Ce qui a également créé un départ de plusieurs personnalités jadis compagnons du président Sall. Ces exodes liées à des frustrations personnelles, provoquant une augmentation des candidats à la candidature, deviennent compréhensibles même si certains analystes y voient une manœuvre politicienne du pouvoir. Le même reproche peut être fait à YAW où notamment des souverainistes panafricains (Pastef et mouvements connexes) se sont coalisés avec des mondialistes socio-démocrates (Taxawou) pour faire face à l’ogre-BBY qui réduit ses adversaires au silence avec des dossiers judiciaires. Si les hypocrisies étaient maintenues, cette union contre-nature aurait fini par créer un nouveau BBY en 2024. Le divorce entre Taxawou et YAW pour ne pas dire (Pastef) suite à la participation de Khalifa Sall au récent dialogue national semble officiellement annoncer l’affrontement de politicards issus du système PS-PDS face à une nouvelle génération de politiques incarnée par Ousmane Sonko et portée par une volonté populaire de changement systémique. La répétition de l’histoire ainsi que les alliances concubines dont le soubassement reste le partage du pouvoir nous incite à nous interroger plus profondément sur les logiques idéologiques des partis politiques au Sénégal. En réalité, dans les pays dits « grande démocratie » on ne pourrait guère imaginer pareil phénomène. Par exemple, une alliance entre la gauche française et l’extrême droite contre les macronistes est inenvisageable pour la simple et bonne raison que les idéologies sont fortes dans ces pays et ont une histoire liée à leurs conditions d’existence au temps. En revanche, les idéologies des partis politiques traditionnels ( socialisme, libéralisme) qui ont occupé le pouvoir de l’Etat sénégalais pendant plus de 50 ans( UPS puis PS, le PDS) sont toutes le produit d’une importation rapportée par des icônes( Lamine Gueye, Léopold Senghor, Abdou Diouf, Abdoulaye Wade) parties étudier vers la métropole et qui ont généralement traduit en actions, une fois au pouvoir, ces idées qui ne correspondent pas forcément ni aux valeurs ni aux réalités sociales sénégalaises. Idéologies qui ont d’ailleurs montré leurs limites avec le temps. Un front républicain des partis classiques sénégalais est donc impertinent lorsque l’on mesure la quasi-inexistence d’une extrême droite, le racialiste et xénophobe dans le paysage politique sénégalais. In fine, la culture démocratique au Sénégal n’inclût pas la dynamique d’une démocratie au sein des instances qui se battent pour la démocratie ! Les partis et coalitions politiques ne sont juste que l’arbre qui cache la forêt. Ils se regroupent au sein d’un système d’organisations à l’image des cartels dans le narcotique prêts à se tailler les juteuses parts du contribuable sénégalais. Le même constat peut être fait au sein des organisations de la société civile. Si chaque parti est la propriété d’une personne et de sa famille, ne nous étonnons pas de voir 126 personnes vouloir briguer la magistrature suprême. Au contraire nous devons nous réjouir de ce nombre quand on sait qu’il existe 339 partis légalement constitués au Sénégal et dont la presque totalité est méconnue par les citoyens. Les micro-partis se retrouvent malheureusement dans un système politique où ce sont les grandes obédiences qui les absorbent puis les mettent en désuétude.

Abdou Danfakha – Master 2 Politiques Publiques – Université Gaston Berger Saint Louis – [email protected] Sidy Yakhya Thioye – Master 2 Politiques Transnationales et Mondialisations – Université Paris-VIII-Vincennes–Saint-Denis – [email protected] Babacar Diongue – Master 2 Politiques de Décentralisation et Développement local/ Aménagement du territoire – Université Cheikh Anta Diop Dakar- [email protected]

Partager